
Le colloque du RBP intitulé « Peut-on encore faire confiance aux scientifiques ? Vérité des sciences, infox et post-vérité ». a eu lieu les 20 et 21 novembre 2023 au domaine Saint Joseph de Ste Foy les Lyon.
L’argumentaire général du colloque était le suivant:
La vérité des sciences et de leurs découvertes est souvent difficile à recevoir. Ce fut le cas dès la révolution copernicienne avec Galilée, mais aussi la théorie du vide (Torricelli, Pascal), ou la gravitation universelle (Newton). Ça le fut encore pour la théorie de l’évolution avec Darwin, et, au XX° siècle, avec la mécanique quantique et la relativité générale.
Mais il semble bien qu’aujourd’hui la crédibilité des sciences et de ses résultats soit en dangereux recul. Cette perte de confiance vient pour une part des chercheurs dont la pratique naturelle conduit à de nombreuses controverses et qui parfois n’hésitent pas à frauder – obligeant les institutions à être de plus en plus vigilantes sur la question de l’intégrité scientifique.
C’est surtout de l’extérieur des sciences que se multiplient les interrogations sur la validité du discours scientifique :
Il y a bien sûr une première raison simple :
– lLes énoncés scientifiques sont souvent complexes et le grand public n’a souvent pas la formation et le vocabulaire pour comprendre vraiment de quoi il s’agit.
– Mais il y a aussi des « infox » en nombre croissant, avec la recrudescence des « altersciences » et l’émergence de la « post-vérité ». Tout se passe comme si, pour beaucoup de nos contemporains, les résultats scientifiques étaient devenus une affaire d’opinion individuelle.
– Les doutes et les contestations vis-à-vis des sciences naissent aussi des usages controversés, voire néfastes, que font des techniques les pouvoirs économique, politique, culturel, et parfois même scientifique…
– La récente crise de la Covid-19 n’a pas arrangé les choses en mettant en pleine lumière les controverses entre chercheurs scientifiques, alimentant encore le scepticisme et le relativisme dans le grand public.
Le colloque voulait revenir sur la question du rapport des sciences à la vérité, de la difficile « crédibilité » de leurs résultats souvent contre-intuitifs, sans refuser d’entendre les questionnements actuels au carrefour de la fabrication du savoir, des enjeux de société et des interrogations anthropologiques, théologiques et spirituelles.
Le colloque comportait les conférences suivantes:
Sarah Carvallo professeure de philosophie, ENS Lyon, Université de Franche-Comté,
Nouvelles modalités de la confiance citoyenne dans la science : pluralisme épistémique et pluralisme thérapeutique
Dès le dix-septième siècle se développent plusieurs styles de rationalité scientifiques complémentaires et irréductibles. Cette pluralisation s’accentue au dix-neuvième et vingtième siècles. Cette intervention vise à analyser la manière dont cette pluralité épistémique se traduit dans la médecine contemporaine.
Comment la pluralité épistémique permet-elle de réfléchir à une approche plurielle du soin en résonance avec les demandes des patients d’une approche non-réductionniste ? Notre hypothèse consiste à montrer que la demande de pluralisme thérapeutique ne signifie pas une remise en cause de la confiance en la médecine, mais entre en résonance avec le pluralisme scientifique qu’il traduit dans le champ de la thérapeutique.
Nous étudierons plus précisément le cas des recherches sur le vieillissement et l’évolution des modes de prévention et d’accompagnement des personnes âgées qui montrent comment la médecine cherche à apporter une réponse à l’alterscience et à l’infox sans succomber à la post-vérité.
Eric Charmetant jésuite, professeur de philosophie, Centre Sèvres, Paris.
La vérité au défi des infox et de la fabrique du doute
À l’ère de la post-vérité, des infox et de la fabrique du doute, la vérité semble plus que jamais inaccessible et remplacée par les opinions. Même les critères de l’objectivité scientifique semblent remis en cause. Dans ce contexte, comment comprendre le concept de vérité ? Quels critères de la vérité définir ? Quels chemins vers la vérité ?
Dominique Bourg philosophe, Université de Lausanne, spécialiste des questions environnementales
Post-vérité et effondrement
Il peut être utile de se souvenir du projet de Hilbert de fonder une approche réductionniste en s’appuyant sur les ressources du raisonnement mécanisé en mathématiques, projet qu’on a vu surgir dans les années 30. Ce programme fut mis en échec par les résultats d’indécidabilité de Gödel, établissant l’existence de vrai non-prouvable.
uelle rationalité s’offre à nous, à l’heure où la simplification, héritière des principes de bivalence et du tiers-exclu, prend appui sur l’incertitude de tout acabit pour promouvoir un relativisme absolu, une perte de repères telle qu’elle prend des allures de fin de civilisation ? Pourquoi la découverte de l’ignorance attachée à toute connaissance, comme quelque chose d’inséparable, a-t-elle conduit à ce genre de relativisme absolu ?
Pierre Bourdon prêtre, physicien, théologien, Institut Catholique de Paris,
Les sciences ont-elles une vérité qui fasse encore vivre ?
« Qu’est-ce que la vérité ? ». À cette question, l’humanité a tenté d’apporter bien des réponses, à travers l’art, la religion, la philosophie, et récemment, les sciences. Chaque ère culturelle a élaboré, puis incessamment remis sur le métier, ses réponses. Il nous faudra donc focaliser notre approche sur une culture, une époque, et une perspective, que nous fonderons théologiquement sur cette parole : « Je suis le chemin, la vérité, et la vie » (Jean 14,6). Cette affirmation nous semble à la fois croiser l’apport moderne des sciences, qui ont largement orienté nos pas d’occidentaux, et ouvrir à la rencontre et à la relation, qui fondent la vérité de la foi chrétienne. Elle nous convoque à faire la vérité sur notre relation à la fois au monde exploré par les sciences et à son Créateur pensé par la foi. Elle nous tourne enfin vers la vie, qui est son dynamisme mais aussi sa vocation. Tel est le chemin par lequel la foi, aidée de toutes les ressources humaines, nous conduit progressivement vers la vérité tout entière.
le colloque comportait aussi les ateliers-carrefours suivants::
La vérification en sciences et en théologie : qui valide quoi ?
Philippe Gagnon , Chargé de recherche , Chaire sciences, technosciences et foi à l’heure de l’écologie intégrale, Université Catholique de Lille
La critique du paradigme technoscientifique du point de vue de l’éthique
Fabien Revol , Maître de conférences en théologie et en philosophie, Université Catholique de Lyon
Quand le discours scientifique cesse d’être fiable : la crise de la reproductibilité en sciences
Bertrand Thirion : directeur de recherche, INRIA, Saclay
Les actes de ce colloque sont publiés dans le numéro 57 de la revue « Connaître », disponibls ci-dessous
